La FEC FO lance contre Ikea une action de groupe pour faire cesser les manquements sur le temps de travail de ses salariés. Délégué syndical central adjoint FO d'Ikéa, Dominique Nikonoff explique cette procédure encore peu utilisée en droit social.
La section fédérale Commerce et VRP de la Fédération FO des employés et cadres (FEC-FO), le syndicat FO des employés et cadres du Commerce du Val d'Oise et son homologue de Paris ont lancé une action de groupe à l'encontre d'Ikea. Il s'agit sans doute de la première depuis que la procédure a été réformée et simplifiée en 2025.
Jusqu'à présent peu utilisée en droit social car complexe, l'action de groupe est désormais, un bon outil pour faire de l'action syndicale. Outil dont il serait dommage de se priver
, déclare Dominique Nikonoff, délégué syndical central adjoint FO chez Ikea et secrétaire adjoint du syndicat FO du Commerce du Val d'Oise. D'autant que, la procédure étant peu utilisée, elle est déployée rapidement
par le tribunal judiciaire désigné, en l'espèce celui de Paris, explique le militant.
L'action de groupe contre Ikea a été lancée officiellement en octobre 2026, une première audience est prévue le 24 novembre. Ikea a déjà demandé un délai pour répondre à nos arguments
, signale toutefois Dominique Nikonoff.
Quelque 300 000 manquements
FO, deuxième organisation syndicale à Ikea, reproche à la direction pas moins de 300 000 manquements aux règles légales et conventionnelles sur le temps de travail. Des manquements constatés dans une quinzaine d'établissements de l'enseigne d'ameublement sur un échantillon représentatif de 50 salariés pris au hasard.
Ikea emploie 13 000 salariés en France dans 47 sites, laissant supposer un nombre particulièrement élevé de manquements. Non-respect de la durée minimale de travail quotidienne garantie, des temps de pause, de la durée maximale quotidienne du travail de nuit et de travail effectif, du repos minimal entre deux périodes travaillées, sans compter le recours illicite au travail de nuit après 21 heures... FO a ainsi listé 23 types de manquements.
Dans l'action de groupe, c'est le syndicat – et non les salariés – qui agit en justice pour faire cesser le manquement et obtenir réparation. Nous avons identifié une quinzaine de groupes de salariés, par exemple les employés soumis à un accord de temps de travail avec modulation ou les salariés travaillant de nuit. Si le juge retient la responsabilité d'Ikea, les salariés concernés n'auront qu'à se signaler pour bénéficier d'une indemnisation
, explique Dominique Nikonoff.
Les salariés ne s'exposent pas
Hors action de groupe, le seul moyen, pour plusieurs salariés victimes d'un même manquement, d'agir collectivement, est d'aller individuellement mais en même temps devant la Justice. Au risque, donc, de s'exposer vis-à-vis de l'employeur. Avec l'action de groupe, les syndicats peuvent agir pour les salariés à partir du moment où leurs droits sont touchés
, explique David Malézieux, secrétaire de la section fédérale FEC FO Commerce & VRP.
Réformée récemment, la procédure est cependant peu utilisée. Dominique Nikonoff explique qu'il suit ses évolutions depuis qu'il a passé un master en droit il y a dix ans. L'action de FO contre Ikea sera sans nul doute scrutée par toutes les parties. La section fédérale et les syndicats FO informeront les salariés et le public au fur et à mesure.
Demande d'une provision de 100 millions d'euros
FO demande à Ikea de faire cesser ses manquements et liste les mesures à prendre en ce sens : inclure dans le document unique (DUERP) les mesures pour faire respecter le temps de travail, générer des alertes en cas d'infraction, donner aux représentants du personnel un accès facile au logiciel de décompte du temps de travail, leur présenter la liste des alertes chaque trimestre... Mais aussi évaluer les effectifs incompressibles de chaque établissement et service en tenant compte du respect du temps de travail, de pause et de l'absentéisme. Car derrière l'effectivité des droits, les enjeux sont économiques.
En violant les droits fondamentaux des salariés, Ikea s'arroge, sur leur dos, un avantage vis-à-vis de la concurrence, mais surtout l'entreprise marchande l'ordre public dans son intérêt, qui est de réduire la masse salariale. Les indemnités demandées pour les salariés sont donc aussi un moyen de fixer un prix à la violation de l'ordre public, faute de quoi l'employeur continuera d'enfreindre la loi
, analyse Dominique Nikonoff. FO demande à Ikea de verser 100 millions d'euro à titre de provision à la Caisse des Dépôts et non aux syndicats. Si le droit n'est pas respecté, les organisations patronales tenteront de le remettre en cause
, argumente le militant. Enfin, la défense de la direction consiste à dire que les salariés sont autonomes, que ce sont eux qui ne respectent pas leur planification. Une manière pour Ikea de dire qu'elle veut des salariés au forfait
.
Relevés des badgeuses fournis par la direction
Pour décompter 300 000 manquements sur le temps de travail, FO a utilisé les relevés anonymisés des badgeuses que la direction lui a remis après un contentieux sur la protection des données
, explique Dominique Nikonoff. En mettant à notre disposition des fichiers contenant plusieurs millions de lignes, l'employeur s'est dit que nous serions noyés sous les informations, mais nous les avons exploitées
, raconte le militant.
Le syndicat a ainsi méthodiquement analysé des échantillons de 50 personnes par groupe, et constaté les manquements. Résultat : sur ce seul échantillon examiné, plus de 300 000 manquements.
Ikea avait déjà été condamnée en 2016 pour plusieurs milliers d'irrégularités sur le temps de travail et s'était engagée à y mettre un terme pour échapper à sa condamnation. On verra si le juge continue de croire aux engagements non respectés et si la justice remplit son rôle de protection des droits des salariés
souligne Dominique Nikonoff.
La loi du 30 avril 2025 élargit le champ de l'action de groupe à l'ensemble du code du travail. Celle-ci peut être engagée par une organisation syndicale représentative pour obtenir une indemnisation et mettre un terme aux manquements à la règle. Avant d'engager l'action, il faut adresser une mise en demeure à l'employeur, qui dispose d'un mois pour informer le CSE et les syndicats. Ces derniers peuvent demander l'ouverture d'une discussion. L'action peut être engagée après 6 mois sans résultat.