D'abord motion, largement votée le 13 octobre 1906 lors du IXe Congrès de la Confédération Générale du Travail, la Charte d'Amiens, reconnue sous cette appellation depuis 1912, célèbre cette année ses 120 ans. C'est Le
texte qui définit l'indépendance syndicale, notamment vis-à-vis des partis politiques. Ce véritable phare pour le monde syndical, pas toujours suivi par certains dans l'Histoire, fait intrinsèquement partie des valeurs de FO. L'affirmation en effet de la notion d'indépendance syndicale et de sa mise en pratique a été fondatrice dans la création de la confédération en 1948. Retour sur les termes de ce texte que FO applique chaque jour scrupuleusement, ses impératifs, son contexte d'adoption et son histoire.
Libres et indépendants, une devise mise chaque jour en pratique
En avril dernier, le congrès de la CGT-FO à Dijon a ainsi rappelé, dès les premières lignes de sa résolution générale, son attachement indéfectible
à la Charte d'Amiens. Celui-ci renvoie directement aux statuts de la Confédération qui fondent l'indépendance de la CGT-FO vis-à-vis de l'État, du patronat, des gouvernements, des partis ou des groupements politiques, des religions et des groupes philosophiques et de façon générale leur irréductible opposition à toute influence extérieure au mouvement syndical. Il [le congrès, NDLR] considère que l'indépendance syndicale vis-à-vis de toute structure ou influence extérieure est une nécessité et la condition indispensable à la représentation et à la défense efficace et permanente des droits et intérêts matériels et moraux des travailleurs, salariés actifs, chômeurs et retraités. Pour le Congrès, l'indépendance syndicale est à la base de toute action syndicale dont la pratique contractuelle, toujours fondée sur le rapport de force, est un des outils essentiels. De ce point de vue, liberté syndicale, liberté de négociation et droit de grève sont intimement liés et constituent la base de l'expression de toutes les revendications
.
Principes et genèse d'un texte fondateur
Elle constitue pour FO une référence, un socle, un texte fondateur… La Charte d'Amiens a 120 ans cette année. Adoptée le 13 octobre 1906 à Amiens (Somme) lors du IXe congrès (tenu du 8 au 13 octobre) de la Confédération Générale du Travail (CGT), créée onze ans plus tôt à Limoges. La Charte (connue sous ce nom à partir de 1912) va marquer de sa force, de ses principes et de sa portée le monde syndical dès ce début de XXe siècle. Plus d'un siècle plus tard, l'importance du texte adopté (venant confirmer alors l'article 2 constitutif de la CGT) n'a pas faibli dans ce qu'il dit de l'indépendance syndicale. Une indépendance au cœur de la fondation de FO en avril 1948 et qu'elle porte scrupuleusement depuis, par ses comportements, déclarations et actions.
L'indépendance au cœur des débats
Que dit le texte de 1906, motion devenue charte, adopté lors du congrès d'Amiens par 830 voix (huit voix contre et un vote blanc)? Il affirme d'emblée, entre autres, que le regroupement des travailleurs se fait en dehors de toute école politique
. Le texte, qui affirme l'émancipation intégrale
de la classe ouvrière et préconise comme moyen d'action la grève générale
, est une reconnaissance de la lutte des classes, qui oppose, sur le terrain économique, les travailleurs en révolte contre toutes les formes d'exploitation et d'oppression, tant matérielles que morales, mises en œuvre par la classe capitaliste contre la classe ouvrière
. Autre déclaration adoptée : En ce qui concerne les individus, le Congrès affirme l'entière liberté pour le syndiqué de participer, en dehors du groupement corporatif, à telles formes de lutte correspondant à sa conception philosophique ou politique, se bornant à lui demander, en réciprocité, de ne pas introduire dans le syndicat les opinions qu'il professe au dehors.(…) En ce qui concerne les organisations, le Congrès déclare qu'afin que le syndicalisme atteigne son maximum d'effet, l'action économique doit s'exercer directement contre le patronat, les organisations confédérées n'ayant pas, en tant que groupements syndicaux, à se préoccuper des partis et des sectes qui, en dehors et à côté, peuvent poursuivre en toute liberté la transformation sociale.
Ces principes édictés par le IXe congrès définissent donc l'indépendance du syndicat vis-à-vis des partis et actent le fait qu'il doit se situer aussi hors de toute religion et influence religieuse, notamment. Ce texte est en quelque sorte un mode d'emploi à destination du syndiqué, lequel doit se conformer à un principe que l'on pourrait résumer simplement : laisse tes convictions et possibles engagements politiques, ou autres, à la porte du syndicat.
Un contexte protéiforme
Un an avant l'adoption de la Charte, la loi sur la laïcité, décidant une séparation des Églises et de l'État, avait été votée le 9 décembre 1905. Cette année-là, encore, sur le plan international, une révolution est déclenchée en Russie contre l'omnipotent tsar Nicolas II. Une révolution de la misère, qui conduit ouvriers et paysans à des révoltes et à des grèves. L'épisode de la mutinerie, en juin, des marins du cuirassé Potemkine marquera l'Histoire. Cette année-là verra la création des soviets. Autre élément de contexte historique, à des milliers de kilomètres de là, en Angleterre et en Allemagne, le lien entre syndicalisme et parti politique, ou plutôt la confusion des genres, va agir comme un catalyseur dans le positionnement français en faveur de l'indépendance syndicale. Le Labour Party en Angleterre et le parti social-démocrate allemand règnent en effet en maîtres sur les centrales syndicales. Et les querelles politiques intestines propres à chacun de ces partis perturbent à longueur de temps le travail syndical.
Portant haut l'indépendance syndicale (il en était question toutefois dès la création de la CGT en 1895, puis notamment en 1902) et notifiant aussi la liberté de conscience du syndiqué, le texte de la Charte prend donc forme en France en 1906, dans un contexte de débats (ainsi mis à l'ordre du jour du IXe congrès) sur les rapports devant exister entre les organisations économiques et politiques du prolétariat
, soit les partis politiques et les syndicats.
La victoire du concept de l'indépendance
Le débat se déroule sur fond de tentative de certains partis de prendre une position ascendante, pour ne pas dire de contrôle, du mouvement syndical ouvrier. Se pose aussi entre autres le problème du lien à nouer, ou pas, entre la jeune CGT d'alors et la encore plus jeune SFIO (parti socialiste), créée en 1905 et en plein essor.
Au sein de la centrale, alors que le courant Guesdiste (de Jules Guesde) souhaite une entente entre les deux et pose, en quelque sorte, le postulat d'une subordination du syndicat au politique, le courant de Victor Griffuelhes (syndicaliste révolutionnaire et secrétaire général de la CGT de 1901 à 1909) ‒ qui s'alliera au courant réformiste, prônant de distinguer action syndicale et action politique ‒ se prononce pour l'indépendance vis-à-vis du politique. Ce positionnement l'emportera donc en 1906 par l'adoption au congrès de la motion, et future Charte, rédigée par Victor Griffuelhes et Émile Pouget.
À noter qu'en 1921, la création de la CGTU/unifiée (laquelle perdurera jusqu'en 1936), par un courant minoritaire de la CGT, dirigée alors par Léon Jouhaux, mettra pour le moins à mal le principe de l'indépendance, répandant les effets de ses liens plus qu'étroits avec le parti communiste français et l'Internationale communiste.
Autre contexte, social celui-là. Six mois avant l'ouverture du IXe congrès avait eu lieu (le 10 mars 1906) la catastrophe de Courrières, dans le Nord-Pas-de-Calais où, chiffres officiels, 1 099 mineurs avaient trouvé la mort du fait d'explosions dans plusieurs fosses. La colère des ouvriers face à ce drame et à la gestion des secours par le patronat et les autorités conduira, dans tous les bassins miniers, à des grèves massives (jusqu'à 60 000 grévistes) et longues à partir du 14 mars. La reprise complète du travail dans les mines se fera en mai. Ces grèves seront durement réprimées par Georges Clemenceau, alors ministre de l'Intérieur, engageant l'armée contre les ouvriers. Cela lui vaudra le nom de briseur de grève
. Ces grèves amèneront toutefois le patronat à devoir concéder des hausses de salaires et par ailleurs, par la loi du 13 juillet 1906, le repos hebdomadaire obligatoire sera instauré. Le IXe congrès s'ouvre donc dans ce contexte social encore marqué par le drame de Courrières, dont le souvenir de la gravité et des mois de lutte qui s'en sont suivis est resté, jusqu'à nos jours, dans la mémoire de la région et plus largement, à l'échelon national, dans la mémoire de toute la classe ouvrière.