Anticiper les défaillances d'entreprises : les leviers des CSE face à la crise

Rédigé le 28/07/2026
par Thierry Bouvines, L'inFO militante

La fermeture d'une entreprise advient rarement sans prévenir. Les représentants du personnel disposent d'un accès à des informations et à des expertises permettant d'anticiper. Secrétaire adjointe de la section commerce de la FEC FO, Carole Prioult a témoigné de sa pratique en la matière lors d'un webinaire de Miroir social.

Une défaillance d'entreprise est en général précédée de signaux que peuvent capter les représentants du personnel pour influer sur le cours des événements. Le média Miroir social organisait, le 23 juin, un webinaire sur les leviers des comités sociaux et économiques (CSE) face au risque de défaillance des entreprises. Un risque actuellement important : 68 000 entreprises ont fait faillite en 2025, le plus haut niveau atteint depuis les années 1990. Carole Prioult, secrétaire adjointe de la section commerce de la fédération des employés et cadres (FEC) Force ouvrière, participait à ce webinaire. Elle a vécu de l'intérieur la dégringolade de Go sport, où elle occupa le mandat de déléguée syndicale FO. Les difficultés de l'enseigne et des manœuvres financières ont abouti à sa liquidation et à son rachat, en 2023, par Intersport, mais les représentants du personnel ont agi avec leurs moyens.

Une stratégie alignée avec les préconisations du CSE

Carole Prioult pointe l'enchaînement d'erreurs de la direction qui face à la concurrence notamment de Décathlon, n'a pas aligné sa stratégie, a été paralysée, a fait des non-choix . Elle raconte que la logique de la direction était alors de ne pas recruter tant qu'il n'y avait pas d'augmentation du chiffre d'affaires, alors qu'il fallait au contraire recruter des vendeurs pour augmenter le chiffre d'affaires . Les élus du personnel avaient pourtant diligenté une expertise. Le cabinet Technologia avait souligné l'absence de choix identitaire pour l'entreprise et pointé la nécessité d'en faire un , explique Carole Prioult.

Après le rachat de l'enseigne par l'homme d'affaires Michel Ohayon en 2021, la direction a fini par adopter une stratégie qui correspondait, enfin, aux orientations du CSE , raconte encore Carole Prioult. Mais cela n'a pas suffi à redresser Go Sport dont la trésorerie s'est trouvée asséchée par la disparition de 38 millions d'euros , rapporte la militante. Depuis que Go Sport a été racheté par les franchisés d'Intersport, c'est la chute libre pour les salariés , regrette Carole Prioult.

Partir du terrain, objectiver avec les données sociales et économiques

Pour anticiper une défaillance de leur entreprise, les élus du personnel peuvent recourir à un expert qui décryptera les informations diffusées au CSE chaque année sur les orientations stratégiques de l'entreprise, sa situation économique et sa politique sociale, explique Eric Bertin, directeur de mission au cabinet d'expertise Technologia. Il faut adopter une approche pluridisciplinaire : sociale, économique, stratégique, complète Carole Prioult. Confronter les remontées du terrain (conditions de travail, sous-effectifs, arrêts maladie) avec les données du CSE sur la situation sociale (turn-over, absentéisme, non-recrutements...) et sur la situation économique (chiffre d'affaires, bénéfice, dette, charges, prestations externes) .

Eric Bertin pointe d'autres signaux alertant sur une situation encore plus dégradée : les décalages de paiement des fournisseurs et des salaires . L'objectif, explique le consultant, est d'anticiper. Car une fois que l'entreprise est en redressement judiciaire, les marges du CSE sont très limitées . Toutefois, en cas de recherche d'un repreneur, le CSE peut être un partenaire de la direction , explique Eric Bertin.

Les élus du personnel peuvent actionner leur droit d'alerte. Le consultant estime qu'il faut l'utiliser avec discernement. C'est un message fort, mais ce droit ne doit pas être dégainé tout de suite car les directions savent le contester. Les signaux d'alerte doivent être démontrés : retards de paiement, pressions sur la production , explique-t-il. Par ailleurs, depuis 2017, l'expert sollicité par le CSE notamment pour un droit d'alerte est financé à 20% par le CSE. Cela pèse sur sa capacité à agir , admet Eric Bertin.

Créer un risque réputationnel

En dehors des procédures prévues par le code du travail, les élus du personnel peuvent activer un autre levier : la communication. C'est ainsi que FO a procédé avec l'entreprise de mode de luxe Alexander McQueen, propriété de Kering. Carole Prioult rappelle qu'autour de 2023 la marque fermait de nombreux magasins en pratiquant des ruptures conventionnelles sans plan social, alors que l'entreprise en France se portait bien mais était asséchée par d'importants transferts de fonds vers le groupe . Sur le plan social, la direction n'informait pas le CSE en dépit des alertes des élus et d'une expertise . Ces leviers légaux ne fonctionnant pas, nous avons eu l'idée, avec notre délégué syndical et le CSE, de faire un communiqué de presse expliquant la situation . La direction commence alors à bouger et le directeur général assiste même au CSE pour demander au délégué de ne plus communiquer à l'extérieur. Désormais, la nouvelle DRH est un peu plus dans le dialogue et la fermeture de la plus grande boutique Alexander McQueen se fera par un PSE , témoigne Carole Prioult.